Le Malaise dans la culture – Freud, un philosophe du bonheur ?

Chers tous, j’espère que vous vous portez bien par ce dimanche chaud et lourd de Fête des Mères. D’ailleurs, un petit mix sympathique pour accompagner l’envie de jungle tropicale de la journée.

J’espère aussi que vos cadeaux ont fait mouche ! D’ailleurs, petit conseil de l’ancien « blogueur mode » qui revient à la surface consciente : pour les femmes de nos vies aimant les belles choses, qui respirent ou non du monoxyde de carbone, je voudrais vous reparler comme au bon vieux temps de briquets anciens : saviez-vous qu’Yves Saint Laurent vendait à une époque, sous licence très probablement, des allume-feu ? Pas n’importe lesquels qui plus est. Je vous parle de beaux objets aux silhouettes gracieuses et aux finis “Luscious” comme diraient les anglais. On croirait voir des couleurs sensuelles de rouge à lèvres. Je ne vous en dis pas plus et je vous laisse d’ailleurs vous faire votre propre opinion :

Pour en revenir à nos moutons, j’aimerais vous reparler de Freud : je vous avais déjà dit que le cher Sigi n’était pas un personnage parfait, certainement pas. En effet, Michel Onfray, dans son Crépuscule d’une idole, l’avait déjà tabassé en bonne et due forme, avec coup de pied dans les côtes à la clé. La principale critique d’Onfray, et elle fait sens, c’est que Sigismund se voulait scientifique alors qu’il n’était, au fond, que philosophe. C’est dangereux que de prétendre être scientifique, car la science est pour nous garante d’objectivité et d’absolu. Bien sûr, dire cela exclut les présupposés de base qui font marcher nos mathématiques par exemple, avec les axiomes qu’on prend pour argent comptant pour faire fonctionner toute la machinerie.

Cependant, une fois le mal reconnu, il me semble intéressant de considérer la pensée du dit-philosophe. En particulier, la pensée de Freud dans Le Malaise dans la Culture. Lors de ma première lecture de celui-ci, j’avais déjà eu cette impression étrange de lire un livre philosophique qui était focalisé, d’une certaine manière, sur la question des moyens d’accès au bonheur. Je vais donc partager avec vous quelques points de vue clé à mon sens de ce livre afin de mieux connaître le bonhomme. Et puis, qu’y-a-t-il de mieux que de réfléchir au bonheur pour mieux le vivre ? Après tout, comme disait Montaigne, « philosopher, c’est apprendre à mourir » … Et donc à ne pas gaspiller le temps. En voiture Simone !

La religion, survivance de la « dépendance infantile »

On ne va pas se mentir, Freud était un anticlérical notoire. Pour faire simple, le Sigi en or considérait la religion comme une survivance de « la dépendance infantile ». Ainsi, « Dieu le père » prend là tout son sens pour l’auteur. Un père protecteur mais aussi punisseur, notamment dans la culture Judéo-chrétienne. C’est ainsi que cette figure paternelle nous renvoie selon Freud à l’origine de la culture et de la civilisation : à une force capable de nous effrayer suffisamment afin de réfréner nos pulsions agressives impossibles à conjuguer avec la vie en société. D’où le passage de l’Évangile selon Matthieu : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Nous y reviendrons d’ailleurs sur ce sujet que constituent la culture et la vie en société.

Deuxième assaut du petit père de la psychanalyse contre la religion, celle de nous détourner trop de la vie présente en attente d’une récompense future dans la vie antérieure. Cela rejoint la pensée de Max… Pardon, de Marx (quand des personnes font ce lapsus, je me demande encore comment je devrais le prendre !) : « La religion est l’opium du peuple ». La religion est ainsi perçue comme un tranquillisant. C’est ainsi que certains principes chrétiens peuvent prendre une signification toute autre : je pense notamment au fameux « Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers », de Matthieu toujours, qui pourrait être interprété comme un réconfort afin de supprimer la révolte.

Finalement, on pourrait se demander ce qu’aurait pensé Freud à la lumière des dernières théories scientifiques sur la création de l’univers : un tout, sorti d’une tête d’épingle alors qu’il n’y avait rien… Et si le tout était ce qu’on appelle Dieu ? Peut-être pas intelligible ou intelligent mais juste l’essence de ce qui est, de ce qui existe ? À vous de vous faire votre opinion sur la question.

Le bonheur selon Freud

La pensée de Freud accorde une place prépondérante au plaisir et aux pulsions. Le bonheur est ainsi pour Freud le fait de satisfaire ses désirs et pulsions, de nature souvent sexuelle selon lui, ce qui fera sa renommée mais aussi sa risibilité. Pour autant, il faut aussi considérer que l’auteur reconnaît et même encourage la transformation des désirs d’ordre sexuel en autre chose. C’est là ce qu’on appelle sublimation. Cette volonté d’ « amour » peut se transformer grâce à une gymnastique psychique en art, en science voire même en amour généralisé du prochain, qui est d’ailleurs pour lui la modification que s’évertue à répandre la culture humaine afin de fédérer l’espèce et la réunir. Nous y reviendrons.

Le prototype freudien du bonheur, c’est bel et bien le sexe, qui « assure à l’homme de vivre ses satisfactions les plus fortes et lui offrant à vrai dire le modèle de tout bonheur ». Un écho à faire à un précédent billet sur l’amour en général. Ces affirmations pourraient expliquer finalement le bien-fondé d’une libération sexuelle, même si elle peut être dangereuse et contraire aux intérêts de la culture et de la communauté, en menaçant pour certains les noyaux comme la famille ou plus simplement en prenant le risque de répandre l’agression sexuelle si l’acte n’est pas vu comme consensuel et protégé par certains garde-fous. La liberté des uns s’arrête là où celle des autres commencent …

Les pulsions sexuelles étant entravées par les normes sociales ou inaccessibles par moment ou pour certains, notre psychisme parvient par sublimation à trouver le bonheur ailleurs. C’est ainsi que Freud propose une certaine forme de cartographie des voies d’accès au bonheur :

  • Les formes du stoïcisme qui prônent un détachement par rapport aux objets de nos désirs, afin de ne pas être troublé par les différents malheurs et frustrations. On est là dans l’optique de limiter le déplaisir.
  • Les écoles qui encouragent à chercher des plaisirs simples et faciles d’accès. Il s’agit par exemple de l’épicurisme. On remarque ici d’ailleurs la part belle faite aux écoles de pensée antiques.
  • La recherche d’amour pour l’amour : afin de ne pas connaître la souffrance du désamour ou de la mort de l’être aimé, il s’agit là de se concentrer sur le sentiment amoureux plutôt que sur l’objet aimé. On est dans le « amabam amare » des Confessions de Saint Augustin, celui qui pousse à « un sentiment égal, imperturbable, tendre » dixit Freud. Une puissante mécanique civilisatrice.
  • Les amitiés « qui deviennent culturellement importantes parce qu’elles échappent à maintes restrictions de l’amour génital, par exemple son exclusivité ».
  • Les sublimations, qui détournent le désir afin de le réorienter sous d’autres formes : le travail, l’art et la science notamment. Ces moyens sont tout sauf inutiles pour l’auteur en raison de leur impact sur l’environnement et la porte de sortie qu’ils peuvent offrir face aux frustrations du monde extérieur.
  • La drogue sous ses nombreuses formes, atteignant directement à la source les générateurs de plaisirs. Rappelez-vous, Freud était cocaïnomane puis fumeur d’une vingtaine de cigares par jour, malgré ses cancers et opérations à répétition…
  • La folie ou la vie d’ermite : distordre la réalité, lui tourner le dos, la réinventer dans sa tête car tout est affaire de perception. Problème : cette méthode ne peut se heurter à l’autre, à moins de répandre sa folie par le prosélytisme et d’aspirer les autres dans cette nouvelle réalité. C’est là d’ailleurs que Freud range la religion.

En somme, trois grands moyens de sauver sa peau : les diversions comme le travail et la science, les sublimations comme l’art et la quête du Beau offrant des plaisirs de substitution et enfin la drogue (c’est mal, m’voyez ?).

Les sources du malheur

Nous parlions justement de sources de frustration extérieures. Freud en identifie trois majeures :

  • La nature : puissance indomptable que l’homme cherche à conquérir et à soumettre à son désir à travers le travail et la science.
  • Notre propre corps : il souffre, meurt lentement et utilise la douleur comme « signal d’alarme » face au danger pour notre préservation
  • L’autre : cet autre peut être un individu, une communauté, un état. Bref, il s’agit de celui avec lequel nous composons au quotidien car nous vivons selon le contrat social. Ma liberté s’arrête là où la tienne commence.

C’est d’ailleurs là que naît la raison d’être du Malaise dans la culture : décortiquer cette relation à l’autre et plus particulièrement les ficelles de la société et de la culture, construction humaine, afin de voir là où elle pourrait être améliorée. Malheureusement, l’exercice tourne court, car après un diagnostic de la civilisation occidentale, Freud s’admet impuissant pour proposer de réels éclaircissement, si ce n’est d’enjoindre chacun à chercher sa propre voie d’accès au bonheur grâce aux indices proposés de-ci de-là.

La culture, un compromis – « A good deal makes no one happy »

La culture est donc vue comme une construction humaine afin de permettre la vie en communauté et ce, de manière pacifiée. Son but, avant de permettre le bonheur, est de permettre d’unir le plus grand monde. Sous l’influence de ce qu’il appelle la pulsion érotique, qui cherche à unir, l’Homme se rassemble en communauté grandissante, faisant parfois-fi des besoins individuels et des pulsions agressives inhérentes, animales presque, contrées dans un premier temps par la répression, par la justice, par la sentence. Une fois cette peur de désamour de la communauté ancrée, la répression devient intérieure par le biais de la conscience morale, du surmoi.

La culture dans une certaine mesure cherche à permettre un bonheur moindre mais pérenne : la liberté des premiers hommes était la plus grande. Cependant, cette liberté était réservée au plus fort ainsi que sans protection face à d’autres encore plus maousse que soi. Ainsi, restrictions pour tout le monde pour une satisfaction protégée pour tous. C’est là que je trouve l’analyse freudienne intéressante : pour Sigi, le développement culturel ne cherche pas à permettre plus de bonheur mais à offrir plus de sécurité. C’est là que me revient la petite phrase d’un bon ami : « A good deal makes no one happy », parce que personne ne sera pleinement satisfait. Est-ce une vérité absolue ? Je ne crois pas. Cela impose par contre de ménager ses attentes et de se focaliser sur ce qui rend vraiment heureux, ce qui est vraiment nécessaire. Cela me rappelle notamment la communication non-violente de feu Marshall Rosenberg, qui proposait de se concentrer sur les besoins fondamentaux. Ces besoins fondamentaux sont ensuite derrière tout ce que nous désirons selon lui : besoin d’un Iphone ? C’est un besoin avant tout d’appartenance et de reconnaissance sociale. Simplification grossière mais ça illustre bien l’idée.

Là où les agressions envers la culture naissent ensuite, selon Freud, c’est lorsque le contrat insatisfaisant qui a été accepté plus ou moins consciemment, n’est pas respecté : c’est là que l’inégalité sociale nous est insupportable. C’est là que le peuple gronde devant les élites jouant au-dessus des règles communes, dans « une autre cour ». Pensez évasion fiscale et entreprises plus puissantes que les états qui délocalisent les sièges et font de l’évasion fiscale. Pareil pour des élus abusant de leurs avantages et j’en passe. Le contrat social, c’est cette idée que l’intérêt commun compte autant que l’intérêt personnel. Ensuite, les proportions exactes entre les deux varient, selon les personnes, les cultures, les époques.

La seconde agression selon l’auteur provient ensuite de la pulsion de mort, pulsion agressive et relent de notre origine archaïque. L’être humain ainsi que la société à un niveau macroscopique disposent d’une énergie violente qu’il leur évacuer et idéalement canaliser selon des voies socialement admises. Cela peut être la compétition (pensez au foot par exemple, le nouvel « opium du peuple » pour certains) ou bien même des boucs émissaires. Un gros Point Godwin me paraîtrait ici très à propos pour illustrer cette notion de manière efficace.

C’est là que finalement l’importance placée par Freud sur le travail prend tout son sens dans le fait de vivre en société : malgré les inefficacités de la société et ses insuffisances, le bonhomme disait qu’être « normal, c’est aimer et travailler ». Freud récuse ceux qui imaginent un bonheur plus grand en dehors de la société et de la culture. Un rapprochement à faire avec la démocratie et de la maxime de Churchill « La démocratie est le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres ». Travailler, c’est d’abord répondre à la nécessité. Plus encore, cela peut se produire « lorsqu’elle est librement choisie », la profession peut être un moyen comme vu tout à l’heure de déplacer des énergies psychiques à un but collectif et productif. Enfin, le travail comme l’amour sont des facteurs de rapport à la réalité et à l’autre. Cela évite démence, paranoïa et exclusion. D’où d’ailleurs la souffrance que peut produire le travail solitaire et le chômage par exemple. L’amour quant à lui, c’est quitter son point de vue, entrer en rapport et apprendre à aimer autre que soi.

Réserves sur l’amour universel et le communisme

Un point intéressant à relever dans Le Malaise dans la culture, c’est bien l’ambivalence de l’auteur par rapport à l’amour universel et les aspirations idéalistes, des communistes par exemple.

Pour l’auteur, plusieurs réserves s’imposent : tout d’abord, il part du postulat que l’amour est un Jeu à somme nulle, c’est-à-dire un gâteau fini dans un sens : l’amour de tous diminue mécaniquement la valeur de l’amour donné. C’est là que Freud utilise la notion d’économie libidinale. Cela ressemble beaucoup à la loi de l’offre et de la demande et au principe de rareté qui fait la valeur. Seconde réserve freudienne, cette attitude bienveillante est dangereuse car elle part du postulat que l’autre est bienveillant, nous ramenant aux inefficacités de la culture à brider effectivement l’instinct de mort et d’agression qu’il suppose chez l’homme.

C’est de la même manière que Sigismund remet en cause l’idéal communiste. Même si tout le monde voyait ses besoins satisfaits, est-ce que l’Homme ne conserverait pas tout de même son penchant agressif ? Et puis, l’Homme pourrait-il jouer selon les règles du jeu ? C’est là où l’échec communiste en URSS ou en Corée du Nord interroge : est-ce faute de moyens pour satisfaire toute la population que la répression est si forte pour faire avec le peu qu’ils avaient ? Ou était-ce une perversion par des élites se faisant bâtir des palais ? CF Ceaușescu, le dictateur roumain.

Le palais, OKLM

Cela renvoie à la question fondamentale qui divise en fait : l’humain est-il bon par nature et est-ce la frustration qui le rend mauvais ? Je suis pour ma part intrigué par l’avis de Freud et de Baudelaire. Ce dernier disant dans Le Peintre de la vie moderne : « Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité ; le bien est toujours le produit d’un art ». Comme toujours, j’imagine que la vérité se trouve au milieu.

Le problème posé par les injonctions culturels à l’amour universel et à l’altruisme selon Freud, c’est le dénigrement de soi et de sa propre satisfaction qui dans les cas qui l’intéressaient, se faisaient névroses. D’où les appels d’adaptations de la culture mais aussi de prises de recul personnels face aux injonctions de la conscience. On y vient d’ailleurs de suite.

Autorité extérieure, conscience et dérives

La vision freudienne s’interroge sur l’origine de la conscience. Elle parait pour l’auteur être une conséquence de l’autorité extérieure ainsi que du refoulement d’une violence non-exprimée à l’extérieur et qui se fait donc intérieur. C’est pour cela qu’il suppose que les personnes les plus « vertueuses » avaient la conscience la plus impitoyable. Le postulat de départ de Freud est d’ailleurs son « mythe scientifique » de la Horde Primitive que je vous invite à découvrir ici de manière bien résumée. Ensuite, on peut s’en passer afin de comprendre la pensée de l’auteur et s’épargner une supposition simpliste et non nécessaire.

Par peur du désamour de la communauté et de violences en représailles, l’individu se conforme et n’extériorise pas sa violence interne. Cette violence cherche des biais pour s’exprimer et se tourne donc contre l’individu-même, par le développement de la conscience morale et du fameux surmoi. C’est un phénomène externe qui devient interne, au point que la culpabilité apparaît pour de simples « intentions » et non des passages à l’acte. Le problème de cette conscience morale pour Sigi, c’est qu’elle est trop exigeante. En effet, on doit être « bon » pour faire comme tout le monde nous dit-on jeune mais est-ce que les autres sont également bons ? C’est l’interrogation de Freud. Ensuite, le problème de la conscience morale est qu’elle devient de plus en plus violente à mesure que les désirs et que la violence est refoulée. C’est pourquoi Freud appelle en somme à se la couleur douce. C’est un peu comme Lucchini qui cite Céline en fait !

Et puis, pour finir, petite provocation freudienne pour clore le sujet pour l’instant : « L’éthique naturelle n’a ici rien à offrir si ce n’est la satisfaction narcissique de pouvoir se considérer meilleur que les autres ».

En conclusion, on pourrait remarquer que Freud est le popotin entre deux chaises : entre des appels à la sublimation élevée et des piques contre la morale. En somme, à nous de réfléchir pour trouver le juste milieu entre intérêt personnel et commun.

À bientôt,

Max

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